SQUATS
: LUTTER OU SE LÉGALISER ?
Alors que des squats continuent de se faire expulser, refusant tout compromis
avec lEtat ou les propriétaires, luttant plutôt par le biais
de liens avec le quartier et de barricadages, réinvestissent même
parfois les lieux après expulsion (comme ce fut le cas du squat Dada aux
Lilas), dautres croient avoir trouvé la solution en réclamant
leur légalisation. Si beaucoup se définissent comme «artistiques»,
ce nest pas toujours le cas. Certains squats que nous avons fréquenté
prennent le même chemin...
DE LA COGESTION ASSOCIATIVE...
Lidée de légaliser les squats nest pas nouvelle et sexprime
par exemple depuis plusieurs années par la voix du DAL (Droit au Logement).
Créé en octobre 1990 à partir des luttes de la place de la
Réunion, en scissionnant une partie des familles pour sallier avec
les caritatifs comme Emmaüs et négocier avec lEtat, le DAL sest
érigé en spécialiste de la cogestion de la misère.
A partir de loccupation de la rue du Dragon (Paris-6e), profitant de la
campagne pour les élections présidentielles, sappuyant sur
des «personnalités» médiatiques, le DAL a fait du lobbying
pour ressusciter une ordonnance de 1945 sur la réquisition de logements
vides. Dès lors, il ne sagira pas de réappropriations ou doccupations
mais simplement de réquisitions, appelant lEtat à se saisir
lui-même de ces immeubles, pour en confier ensuite la gestion -la surveillance-
à des associations comme Emmaüs, le DAL, lArmée du Salut,
etc... Ainsi, il nest jamais question pour lui de squatter des immeubles
mais plutôt de faire des coups médiatiques afin de caser ses listes
dans celles de lEtat. De même, le Comité des Sans-Logis, issu
dune scission de la Coordination des Sans Abris fin 1993 avec laide
du DAL (dont il fit officiellement partie jusquen 1996), précise
bien quil nest pas question de squatter, mais bien dappliquer
cette ordonnance, puis de travailler main dans la main avec lEtat 1. Le
DAL et le CDSL (qui soccupe des célibataires), depuis plusieurs années,
occupent donc le terrain de la légalité et de la cogestion, y compris
pour les HLM (à Paris, le DAL trie parmi ses familles celles qui se verront
attribuer un HLM par lOPAC).
A linverse, de la même façon que certains sagitent à
la télé et entraînent les sans-abris de campements bidons
en hôtels sociaux insalubres, dautres sorganisent pour squatter
et prendre en main leur vie. Des familles africaines par exemple, reprenant lidée
du foyer, squattent de nombreux immeubles, ce qui est également le cas
dautres squatters, plutôt jeunes (il ne reste que peu de personnes
issues de la «mouvance autonome» qui continuent sur cette voie). Durant
ces dernières années à Paris, il y a par exemple eu les squats
qui vont de la rue de Charonne à celle de Maraîchers ou de lavenue
Jaurès à la rue des Orteaux (voir précédents CETTE
SEMAINE).
...A LA DEMANDE DE LÉGALISATION
Récemment, divers squats, issus de la mouvance artistique et des squatters
plus politiques (selon lauto-définition des uns et des autres), se
sont pourtant alliés pour réclamer leur légalisation. Petit
aperçu de squats qui ont signé cet appel :
o On trouve tout dabord le squat artistique de la Grange aux Belles (Paris-10e)
ouvert au n°31 depuis 1995 et moteur de cette initiative. Se posant essentiellement
comme un lieu culturel palliant les déficits déquipements
municipaux, ce collectif a fait lobjet du soutien du PS local, dont le maire
du 10e arrondissement, Tony Dreyfus, sest même fendu dune lettre
de soutien le 30 octobre 1998 à Jean Tibéri ! De même, Anne-Charlotte
Berger, son adjointe, faisait remarquer qu«il ne sagit pas de
sopposer aux droits de la propriété. Le 31 rue de la Grange
aux Belles est un lieu parfaitement géré» 2. Mais il est vrai
que ce squat avait déjà signé une convention avec son premier
propriétaire. Le procès en référé du 25 septembre
96 ne lavait en effet pas condamné à lexpulsion mais
avait nommé un médiateur. Cette convention stipulait notamment lengagement
de déménager dès le début des travaux et «l'occupation
paisible et l'entretien courant des locaux». Le nouvel acquéreur
du lieu obtiendra lui, par référé du 12 octobre 98, lexpulsion
sous 4 mois plus une amende de 5000 francs au titre dindemnité doccupation.
Depuis, La Grange aux Belles pétitionne contre son expulsion et compte
sur le PS. Les démocrates, squatters ou non, ne sont jamais plus désappointés
que lorsquils trouvent en face des capitalistes francs du collier.
o Lespace autogéré des Tanneries, ouvert à Dijon le
30 octobre 1998 au 13-15 boulevard de Chicago. Ce squat, fréquenté
par bon nombre de personnes se réclamant de la mouvance libertaire 3, constitue
une anomalie dans la liste. Apparemment, seule une minorité aurait signé,
engageant par là le reste du collectif sans quaucun démenti
nait circulé. Toutefois, une particularité des squats à
Dijon est de mélanger radicalisme et réformisme 4, un manque de
clarification ayant pu amener à ce genre de dérives. Lorsque les
Tanneries ont appris que le lieu était expulsable, la première réaction
fut par exemple dentamer des discussions avec le maire RPR de la ville,
accompagnées de fêtes de soutien au lieu pour prouver combien ce
lieu était indispensable à la ville («ce lieu est rapidement
devenu un centre culturel important au sein de lagglomération dijonnaise»).
Auparavant, les habitantEs sétaient déjà mis daccord
pour proposer de signer un bail précaire, ce qui leur fut toutefois refusé.
Depuis fin 99, Lespace autogéré des Tanneries a obtenu la
promesse dune non-expulsion en échange de la remise aux normes de
sécurité et organise une souscription et des concerts pour financer
ces travaux !
o Le squat Chez Emile, ouvert à Rouen 16 rue de Tunis et habité
depuis mai 1996. Ce squat, comme les nombreux autres de la liste des signataires
que nous ne détaillerons pas plus avant, se revendique notamment de la
mouvance artistique. En septembre 97, le procès en référé
leur laisse trois ans de délais mais le 27 octobre 99, lappel du
propriétaire ne leur laisse plus que deux mois. Comme les Tanneries, ce
squat a été fréquenté par des libertaires. Dans leur
dossier, on trouve ainsi des phrases telles que : «Nous faisons partie des
gens qui veulent reprendre le contrôle de leur vie. Nous refusons la toute
puissance de la valeur travail, pour le contrôle social et laliénation
quelle opère sur les individuEs. Nous refusons aussi la logique de
consommation, pour le conditionnement mental quelle exerce et la passivité
qui en résulte. Bien au contraire, nous pensons que lépanouissement
de chacunE passe par la découverte de ses désirs, la possibilité
de les réaliser, par la reconnaissance de lêtre (non du paraître,
ni du produire)». Cependant, eux aussi se sont engagés dans la voie
de la négociation avec le pouvoir, notamment pour chercher un nouveau lieu.
Ils ont par exemple contacté la SNCF, la DRAC (direction régionale
des affaires culturelles) et diverses municipalités pour ce faire. Leur
logique à ce sujet est on ne peut plus claire : «Nous pensons quune
réflexion et un dialogue sont souhaitables et permettraient de mettre en
place des dispositifs autorisant la pérennité de notre action et
son officialisation. Des solutions à des situations analogues ont été
trouvées et sont rentrées dans les moeurs dans différents
pays dEurope, comme la Suisse, lAllemagne, les Pays Bas. Elles prévoient
des accords entre squatteurs et institutions ; elles amènent stabilité
et démarginalisation pour les uns, et un apport de cohésion sociale,
ainsi que des garanties pour les autres» 5.
Au total, ce ne sont pas moins dune quinzaine de lieux qui ont signé
le texte appelant à une légalisation, repris par une partie de la
presse, puisque telle était leur volonté 6. Ce long libellé
contient les revendications suivantes, partant de lidée de signer
des conventions doccupation ou des contrats de confiance avec les propriétaires,
le tout garanti par lEtat :
«Compte rendu des rencontres réunissant
plusieurs squats de France.
(...)
Nous proposons :
1) Que l'état puisse être médiateur et garant moral de ces
collectifs auprès de propriétaires privés disposant de lieux
vacants appropriés à la mise en place de projets créatifs
et donne l'exemple en tant que propriétaire.
2) Que les pouvoirs publics locaux soient soumis à une charte nationale
à établir par les présents, l'état et des juristes
compétents, concernant les conventions d'occupation de lieux vacants.
3) Que l'état s'engage à exonérer partiellement de taxes
foncières et impôts locaux (ou autres incitatifs fiscaux) les propriétaires
privés établissant ces dits contrats.
4) Qu'au titre de la sécurité des personnes, des publics et des
lieux, des travaux de mise aux normes puissent être engagés : les
occupants fournissant la main d'ouvre nécessaire en concertation avec des
cabinets d'architectes compétents, les pouvoirs publics pouvant intervenir
en subventionnant les matériaux.
5) Le droit aux fluides (électricité et eau) étant inaliénable,
les pouvoirs publics s'engagent à faire respecter ce droit.
6) Que les lois de réquisition et contre l'exclusion soient régénérées
et que l'état leur donne force d'application.»
LILLUSION RÉFORMISTE
Lorsque des squats souvrent et réclament leur légalisation,
on peut penser quil sagit simplement dune volonté dintégration
à lordre capitaliste, lillégalité nétant
quune contrainte passagère vécue comme telle. Tout le monde
na pas hérité dun appartement et ne se voit pas encore
louer des espaces suffisamment grands pour «créer» ! En ce
sens, il sagit dune tactique plus efficace parfois que de sinscrire
sur la liste des demandeurs dHLM ou de loft dartistes et de patienter
sagement. La négociation avec les élus, le dialogue avec lEtat
ou les propriétaires nest quun mauvais moment à passer.
Cest un tout autre problème que de se revendiquer «alternatif»
(quoique ce mot exprime bien la volonté de rester dans le système
capitaliste) voire «radical» dun côté et même
dessayer de le vivre (autogestion, application du prix libre, réflexion
sur le patriarcat, pratiques de débrouille) puis, dun autre côté,
de sengager dans ce genre de démarche. Peut-on en même temps
se revendiquer anarchiste et se vanter de respecter le code de procédure
pénale et dêtre pacifistes (squat Saumaise à Dijon,
qui na pas signé la demande de légalisation) ? Si on laisse
de côté les lieux qui se revendiquent du seul aspect artistique (lart
comme activité séparée), la revendication de la légalisation
de la part de lieux ayant une démarche libertaire (cas des Tanneries de
Dijon, de Chez Emile de Rouen, du Clandé de Toulouse, signataires) se place
directement au travers de la route de celles et ceux qui refusent lalternative
pour préférer la rupture et qui préfèrent lutter sans
pétitions, dossier de presse et autres conciliabules démocratiques
pour éviter lexpulsion. Plus certainEs se dissocient des luttes plus
radicales et plus lEtat peut frapper fort sur ces dernières.
Lun des gros leurres des squats souhaitant se placer naïvement sous
tutelle est en effet de considérer que le squat est une fin en soi, que
tenir le lieu est un objectif prioritaire. Or à linverse, le fait
de squatter, pour prendre un sens rupturiste, doit être partie prenante
de la lutte de classe. Lappropriation despaces qui deviennent des
lieux subversifs ne peut se faire quà la condition quils ne
soient pas séparés du reste des luttes. En ce sens, il nest
pas possible de tenir un lieu bien longtemps (deux ans au plus sur Paris), lexpression
vivante de ces potentialités radicales empêchant définitivement
toute pérennité du lieu en létat actuel du rapport
de force. Peut-on en effet être un lieu dagitation sociale à
la face de tous et toutes tout en restant dans lillégalité
revendiquée sans être rapidement expulsé ? Lorsque les habitantEs
dun squat louvrent non seulement à des activités dites
artistiques (mais qui réduisent toujours la plupart des personnes à
létat de spectateurs même sils nont pas payé
lentrée) comme des concerts, du théâtre ou des expos,
mais également à des discussions/débats où se nouent
des complicités, des réunions doù partent des complots
contre ce vieux monde, des échanges de savoirs liés à des
pratiques quotidiennes de subversion (sabotages, tags, réappropriations
diverses,...), dans ces cas il nest plus possible de penser le squat comme
un lieu qui opérerait la distinction intérieur/extérieur,
mais plutôt de le penser comme un pôle de luttes parmi dautres.
Le maintien dun squat dans ces conditions dépend donc de létat
même de la lutte à lextérieur dont il est un prolongement
7. Tenir un lieu coûte que coûte en prenant prétexte que ce
qui sy passe vaut bien une institutionnalisation partielle relève
alors de la simple satisfaction du désir des occupantEs. Et il se trouve
que pour une partie dautres squatters, ces désirs sont totalement
incompatibles avec un Etat «garant», une main doeuvre gratuite
sous la responsabilité dun architecte ou la signature dune
convention avec un propriétaire, toutes choses qui entravent nécessairement
ce qui peut se passer dans un lieu.
Cest alors un non-sens que davoir tout dialogue ou compromis avec
des ennemis, quils sincarnent dans la sale gueule de lhuissier,
du serrurier, du propriétaire et de ses sbires ou de lélu
local et des médias à ses bottes. Que des artistes suivent le chemin
qui leur est tout tracé dans cette société, des marges de
lavant-garde aux expos dans les halls de fondations avant de finir en musée
est une chose 8, que des lieux plus proches les rejoignent au nom dune relative
stabilité pour sorganiser librement (de quelle liberté parlent-ils,
ceux qui se lient par contrats avec leur ennemi dhier ?) en est une autre.
La résistance la plus efficace pour continuer de vivre comme on lentend,
outre le barricadage et louverture au quartier, ne réside-t-elle
pas à linverse dans laspect collectif, cest-à-dire
la multiplication de lieux qui refusent ces compromis-là ? Lexpérience
des squats dans un quartier comme celui de la Réunion (20e) à Paris
ou des pentes de la Croix-Rousse à Lyon montre que cest justement
dans cette seule optique quils peuvent durer.
Aujourdhui, la situation en France nest justement pas encore celle
de lAllemagne par exemple où un vaste mouvement de légalisation
a eu lieu et où squatter sans conventions est devenu quasi-impossible en
létat du rapport de force. En devançant lintégration
totale, les squats qui ont signé cet appel 9 sengagent ainsi dans
un processus qui voit des naïfs réclamer plus dordures mais
constitue surtout un danger pour les autres. Des copains/copines du squat Dada
sont déjà allés rendre visite aux occupants de La Grange
aux Belles. Face à ceux/celles qui ont choisi de se vendre au plus offrant,
ceux/celles qui ne partagent pas que leur temps entre le squat, les études
à la fac et leurs «créations». se regroupent également.
Lan dernier une intersquat sétait montée de bric et
de broc, intervenant toutefois contre une exposition darchitectes, un cabinet
davocats dexpulseurs, des agences EDF et menant une manifestation
festive et sauvage. Depuis la réoccupation du squat Dada le 15 avril, une
coordination informelle entre divers squats se met en place. A suivre...
Un squatter en colère
1 «Il est très important pour nous, comme pour le DAL, dentrer
dans un processus de négociation avec les pouvoirs publics et de remporter
des victoires» précise son président, J-Y Cottin dans le bouquin
dautopromotion des gauchistes (Les nouveaux sans-culottes, J-C Brochier
& H Delouche, Grasset, 2000, p97).
2 Le Parisien, 19/11/98
3 Il a par exemple fait lobjet dun communiqué de presse paru
dans Courant Alternatif (journal publié par lOCL) n°91, été
1999.
4 Ainsi, le squat situé 3 rue Saumaise (expulsé le 5 avril 2000
et qui a réouvert au 11 rue Chevreul) peut à la fois dénoncer
les brutalités policières et revendiquer que «nos pratiques
sont la preuve que lon peut sorganiser seul-e-s, sans chef, sans institution
ni subventions» tout en précisant que «depuis quelques temps,
des groupes de personnes, pour la plupart précaires, chômeurs et
chômeuses, RMistes, étudiant-e-s prennent leur existence en main,
et ouvrent des bâtiments à labandon, en respectant le code
de procédure pénale. Les squatters-euses de Dijon se sont toujours
montré-e-s pacifiques» (tract suite au tabassage des keufs subi le
20-21/3. Conclusion : 3 mois avec sursis et 14 000 francs damende pour le
tabassé et un mois avec sursis pour un autre squatteur, verdict du 4/4/00)...
5 Extraits du dossier disponible sur leur site internet (www.spyh.com/emile/).
Ce squat a notamment été soutenu par le label et zine On a faim
!
6 Notamment Libération du 3/4/00 p39 et Le Parisien du 7/4/00 pIII
7 Rappelons que le fait de squatter est considéré en France depuis
1991 comme un délit continu, ce qui signifie quil peut être
expulsé à tout moment (la trêve dhiver est théorique,
tout comme les fameuses 48 heures). De plus, la préfecture peut toujours
évoquer le trouble à lordre public ou linsalubrité.
8 Un chargé de mission au ministère de la culture a ainsi pu dire
deux : «Ce mouvement est une immense rencontre éphémère,
avec des chefs de tribus qui proposent un jeu de société correct»
(Libé, 3/4/00 p39).
9 Le texte de lintersquat mentionne seulement une liste de «présents»
pour élaborer ce texte. Espérons que certains squats sen sont
par la suite démarqués, distinguant la présence de certainEs
de leurs membres de lengagement du squat tout entier. Cependant, je ne vois
pas comment rester à une réunion qui sengage sur de telles
bases...
[Texte paru dans Cette Semaine n°80, mai/juin 2000, pp. 8-10]
Une réponse du squat Saumaise (Dijon) est parvenue au journal suite
à cet article. Elle est parue dans le n°81.