Ricardo Flores Magón participe dès lâge
de 19 ans aux manifestations contre le dictateur mexicain Pofirio
Díaz, ce qui lui vaut son premier séjour en prison
en 1892. Le journal Regeneración est fondé en août
1900 tandis que le parti libéral, dopposition,
tient son congrès lannée suivante. La Cour
suprême du mexique rend un arrêt en juin 1903 qui
interdit par avance toute publication où apparaîtrait
son nom, après les interdictions successives de journaux
dont il avait la charge.
En janvier 1904, cest lexil aux états-unis
avec son frère Ricardo. Ils créent à partir
de St Louis (Missouri) la Junte organisatrice du parti libéral
mexicain, qui prépare de façon conspiratrice rébellion
et insurrection. Après un séjour dans les geôles
américaines (octobre 1905), R. Flores Magón et ses
compagnons dexil lancent un soulèvement armé
généralisé au mexique. Malgré de violents
combats à Acayucan, Minatitlán et Puerto Mexico,
cest léchec. Sa tête est mise à
prix 25 000 dollars aux états-unis. Il est incarcéré
avec de nombreux magonistes de 1907 à 1910, devient définitivement
anarchiste et fait reparaître Regeneración à
sa sortie de prison. La révolution a éclaté
au mexique, les groupes dassaut magonistes envahissent la
Basse-Californie en janvier 1911 et semparent de Mexicali
et Tijuana. Lintervention militaire américaine les
oblige à renoncer à établir un communisme
libertaire.
Il est à nouveau incarcéré dans ce pays de
1911 à 1914. Le second manifeste du parti libéral,
franchement anarchiste, sort en septembre 1911. Regeneración
tire alors à 30 000 exemplaires. A sa sortie de prison
en janvier 1914, Madero a remplacé Díaz depuis novembre
1911 à la tête du mexique, la guerre entre usurpateurs
de la révolution continue toujours. Suite à
une campagne de Regeneración contre Carranza, alors aux
prises avec la guerilla zapatiste qui contrôle létat
de Morelos, Flores Magón reprend un an de travaux forcés
en mars 1916. Peu après sa sortie, il cosigne un manifeste
contre la guerre en europe et prend 20 ans de bagne en novembre
1918 pour défaitisme. Il meurt au pénitencier de
Leavenworth (Kansas) le 20 novembre 1922 à lâge
de 49 ans.
Il ne faut pas former une masse, inutile de reproduire les préjugés,
les préoccupations, les erreurs et les coutumes qui caractérisent
les foules aveugles. La masse est fermement convaincue quil
lui faut un chef ou un guide pour la mener à son destin.
Vers la liberté ou vers la tyrannie, peu importe : elle
veut être guidée, avec la carotte ou avec le bâton.
Cette habitude si tenace est source de nombreux maux nuisibles
à lémancipation de lêtre humain
: elle place sa vie, son honneur, son bien-être, son avenir,
sa liberté entre les mains de celui quelle fait chef.
Cest lui qui doit penser pour tous, cest lui qui est
chargé du bien-être et de la liberté du peuple
en général comme de chaque individu en particulier.
Cest ainsi que des milliers de cerveaux ne pensent pas
puisque cest le chef qui est chargé de le faire.
Les masses deviennent donc passives, ne prennent aucune initiative
et se traînent dans une existence de troupeau. Ce troupeau,
les politiques et tous ceux qui aspirent à des postes publics
le flattent au moment des élections pour ensuite mieux
le tromper une fois quelles sont passées. Les ambitieux
le trompent à coups de promesses au cours des périodes
révolutionnaires pour récompenser ensuite ses sacrifices
à coups de pieds une fois la victoire obtenue.
Il ne faut pas former une masse. Il faut former un ensemble dindividus
pensants, unis pour atteindre des fins communes à tous
mais où chacun, homme ou femme, pense avec sa propre tête
et sefforce de donner son opinion sur ce quil convient
de faire pour réaliser nos aspirations communes, qui ne
sont autres que la liberté et le bien-être de tous
fondés sur la liberté et le bien-être de chacun.
Pour parvenir à cela, il est nécessaire de détruire
ce qui sy oppose : linégalité. Il faut
faire en sorte que la terre, les outils, les machines, les provisions,
les maisons et tout ce qui existe, quil sagisse du
produit de la nature ou de lintelligence humaine, passent
du peu de mains qui les détiennent actuellement aux mains
de tous, femmes ou hommes, pour produire en commun, chacun selon
ses forces et ses aptitudes, et consommer selon ses besoins.
Pour y parvenir, nul besoin de chefs. Bien au contraire, ils
constituent un obstacle puisque le chef veut dominer, il veut
quon lui obéisse, il veut être au-dessus de
tout le monde. Jamais aucun chef ne pourra voir dun bon
il la volonté des pauvres dinstaurer un système
social basé sur légalité économique,
politique et sociale. Un tel système ne garantit pas aux
chefs la vie oisive et facile, pleine dhonneur et de gloire,
quils souhaitent mener aux dépends des sacrifices
des humbles.
Ainsi donc, frères mexicains, agissez par vous-même
pour mettre en pratique les principes généreux du
manifeste du 23 septembre 1911 1.
Nous ne nous considérons pas comme vos chefs, et nous
serions attristés que vous voyiez en nous des chefs à
suivre sans lesquels vous narriveriez pas à agir
pour la révolution. Nous sommes sur le point daller
au bagne, non parce que nous sommes des criminels, mais parce
que nous ne nous vendons ni aux riches ni à lautorité,
parce que nous ne voulons pas devenir vos tyrans en acceptant
des postes publics ou des liasses de billets de banque pour nous
convertir en bourgeois et exploiter vos bras. Nous ne nous considérons
pas comme vos chefs mais comme vos frères, et nous irons
au bagne le cur plus léger si, en vous comportant
comme des travailleurs conscients [sic], vous ne changiez pas
dattitude face au capital et à lautorité.
Ne soyez pas une masse, mexicains, ne soyez pas la foule qui suit
le politique, le bourgeois ou le caudillo militaire. Pensez chacun
avec votre tête et uvrez selon ce que dicte votre
pensée.
Ne vous découragez pas lorsque nous serons séparés
par les noires portes du bagne, car seules nos paroles amicales
vous manqueront, rien de plus. Des compagnons continuent à
publier Regeneración : offrez-leur votre aide pour poursuivre
cette uvre de propagande qui doit être toujours plus
vaste et plus radicale.
Ne faites pas comme lannée dernière lorsquon
nous a arrêtés et que votre enthousiasme sest
refroidi, que sest affaiblie votre volonté de participer
par tous les moyens possibles à la destruction du système
capitaliste et autoritaire, et que seuls quelques uns sont restés
fermes. Soyez fermes à présent ! Ne restez pas focalisés
sur nos personnes et, avec un brio renouvelé, offrez votre
aide matérielle et personnelle à la révolution
des pauvres contre les riches et lautorité.
Que chacun dentre vous soit son propre chef pour que nul
nait besoin de vous pousser à continuer la lutte.
Ne nommez pas de dirigeants, prenez simplement possession de la
terre et de tout ce qui existe, produisez sans maîtres ni
autorité.
La paix arrivera ainsi en étant le résultat naturel
du bien-être et de la liberté de tous. Si, à
linverse, troublés par la maudite éducation
bourgeoise qui nous fait croire quil est impossible de vivre
sans chef, vous permettez quun nouveau gouvernant vienne
une fois encore se poser au-dessus de vos fortes épaules,
la guerre continuera parce que les mêmes maux continueront
à exister et à vous faire prendre les armes : la
misère et la tyrannie.
Lisez notre manifeste du 23 septembre 1911 !
Mort au capital !
Mort à lautorité !
Terre et Liberté !
Regeneración, 15 juin 1912
1. Ce manifeste est le première déclaration ouvertement anarchiste du groupe magoniste. Il se proposait dabolir la propriété et toute forme dautorité, ainsi que dinstaurer une société de producteurs libres.