A
propos des fuites de cyanure dans les mines d'or
à
Baïa Mare en Roumanie
Quand les poissons « cherchent à sortir de
leau pour se sauver »
La fuite des déchets toxiques dans les mines dor dAouroul dans
la région de Baïa Mare au Nord-Ouest de la Roumanie a été
caractérisée comme la plus grande catastrophe écologique
en Europe depuis Tchernobyl. Ces mines appartiennent à 50% à la
compagnie australienne Esmeralda Exploration Ltd, à 45% à
lEtat roumain et à 5% à dautres investisseurs. Le 31
janvier 2000, lécoulement de 100 000 m3 deau contaminée
de cyanure et de métaux lourds a eu lieu suite à laffaissement
dune paroi du réservoir à déchets.
Après avoir contaminé le fleuve Somes (Szamos), les substances toxiques
ont suivi le courant en pénétrant dans la Tisza, un des plus grands
fleuves de Hongrie. Les conséquences catastrophiques furent immédiates
pour presque la totalité de la faune fluviale. Des centaines de tonnes
de poisson mort sont remontées à la surface 80% des poissons
ont été empoisonnés en laissant les autres 20% sans nourriture
, et de nombreux habitants de la région témoignent que les
poissons « se retournaient pour remonter le fleuve contre la direction
du courant, et cherchaient à sortir de leau pour se sauver »
! La flore des environs a également été contaminée,
toute utilisation des eaux est devenue impossible. Et ce nétait que
le début, daprès lavis dun enseignant en chimie
et toxicologie : « à part les conséquences immédiates
pour la vie aquatique, il y en aura dautres, notamment pour les oiseaux
qui se nourrissent du poisson et pour les hommes qui utilisent les puits et les
sources deau aux environs du fleuve. Leau contaminée peut sinfiltrer
dans le sol, et par la suite dans les cultures agricoles et les pâturages,
empoisonnant les animaux ». Déjà mi-février en
Serbie, on comptait des dizaines danimaux morts : cerfs, faisans, cygnes,
canards, lapins, pigeons empoisonnés par leau contaminée ;
en Hongrie, les cadavres des chevaux et dautres animaux saccumulent
dans le fleuve Tisza. Ces circonstances ont été symbolisées
par les « funérailles » de la Tisza polluée, commémorée
par les habitants qui jetaient dans leau des guirlandes de fleurs et allumaient
des bougies sur les berges.
La pollution a par la suite pénétré dans le Danube, traversant
la Yougoslavie, la Bulgarie, la Roumanie et lUkraine pour se déverser
dans la Mer Noire. Un biologiste a souligné, en parlant du Danube, «
quil sagit de la réserve de pisciculture la plus importante
en Europe. Même après le passage meurtrier de la vague des sels de
cyanure, ce poison continuera dagir partout où il sest déposé
: dans la plaine du fleuve, dans les zones dimmersion des crues, dans les
forêts et les bocages avec leur flore et faune caractéristiques !
Lélimination des poissons provoquera la rupture de toute la chaîne
alimentaire, dont les victimes seront les carnivores aquatiques, telles lorfraie
et la loutre. Quand les sels de cyanure arriveront à lembouchure,
la bombe écologique à retardement entraînera lélimination
des pélicans, des aigles, des cormorans... ».
Des calculs divers ont été faits, comme par exemple la nécessité
dune période de 5 à 20 ans pour reconstituer lécosystème,
ou bien le caractère irréversible de certaines conséquences,
alors que le nombre des personnes subissant les résultats immédiats
de la catastrophe est estimé à 2,5 millions, et celui des victimes
sur une longue période à 20 millions. Mais les grands médias
ont finalement laissé place au silence. Néanmoins, la réalité
ne veut pas se taire ! Quelques semaines plus tard, les 10 et 14 mars, deux nouvelles
fuites de déchets contenant des métaux lourds ont eu lieu dans les
mines de la même région de Roumanie. Cette fois, la contamination
a touché la haute Tisza (Tisa), la partie du fleuve qui avait été
épargnée par la pollution jusqualors et représentait
une chance pour la restauration de léquilibre biologique du reste
du système. Enfin, où commence réellement la catastrophe
et où sarrête-t-elle ?
Les instants explosifs dune catastrophe permanente
Dans le discours officiel, ces catastrophes sappellent « accidents
» et sont étudiées au cas par cas, leur caractère exceptionnel
est avancé pour dissimuler ce quelles sont en réalité
: des instants explosifs dune catastrophe permanente puisque les conditions
mêmes de lexploitation, avec les moyens techniques et technologiques
actuels, équivalent à une catastrophe. Les patrons créent
continuellement des investissements sur un modèle impérieux, au
nom de leurs bénéfices. Leurs investissements sont destinés
à piller les ressources naturelles jusquà lépuisement,
à voler aux hommes leur vitalité, leurs facultés et leur
temps, souvent en les intoxiquant et en les handicapant. A partir du moment où
ils perdent leur rentabilité, ces investissements sont abandonnés
au profit de nouveaux, plus fructueux, probablement dans une région offrant
des matériaux, une main-duvre ou un autre objet dexploitation
moins cher. Ce qui reste finalement, même sans fuite ou explosion inattendues,
cest un environnement mortifié, transformé en décharge
toxique, ce sont des hommes avilis et condamnés à lindigence
dans leur isolement ; ce sont des sociétés qui périclitent
et des cultures qui vivent dans le « marasme ». Or, sil y a
bien ici un accident, cest le capitalisme lui-même dans son ensemble.
Cependant, même en considérant ces « accidents » comme
des cas spécifiques, nous constatons quils se produisent et se reproduisent,
étant des symptômes indissociables du système qui les engendre.
Souvenons-nous de la centrale nucléaire de Tchernobyl où, en avril
1986, lors de lexplosion dun réacteur, lénergie
radioactive sest relâchée en causant les milliers de morts
et dhandicapés de naissance dans la population de la région,
en aggravant le cancer et la leucémie dans de vastes zones en Europe. Souvenons-nous
de lusine Union Carbide, à Bhopal en Inde où, en décembre
1984, une fuite de substances chimiques a étouffé toute une ville
dun million habitants dans un nuage toxique, aveuglant et paralysant des
milliers de personnes, dont plus de 16 000 sont morts et 500 000 sont inguérissables.
Souvenons-nous de quelques exemples seulement, parmi les plus notoires et les
plus terrifiants sur une liste interminable. Et puisque le temps ne sest
pas arrêté et que le monde na pas changé non plus, la
menace persiste, quelle soit dans la centrale nucléaire de Kozlodouï
en Bulgarie, dans le projet de la centrale nucléaire à Akuyu en
Turquie ou dans les mines dor TVX en Chalcidique 1, pour ne parler que de
notre petite zone géographique.
Puisque lHistoire na jamais quun seul
côté
Lattente inlassable dune mort indigne est-elle la seule chose qui
reste aux hommes ? Nous ne sommes pas de cet avis. Un exemple les événements
autour de laffaire des investissements de la TVX, une affaire comparable
à celle de Baïa Mare. Cette entreprise canadienne avait acheté
les mines dans le Nord-Est de la Chalcidique, lobjectif étant la
mise en place de lextraction dor. Deux dépôts de déchets
toxiques y existent déjà, laissés par les anciens propriétaires
des mines ; cependant, si le fonctionnement de lentreprise dor continue,
on estime que les 270 millions de tonnes de déchets toxiques couvriront
25 000 arpents de vallées et de forêts, transformant fondamentalement
tous les sols de la région en boue empoisonnée. Et dans le cas d'une
fuite équivalente à celle de Baïa Mare, le golfe Strimonique
2 sera certainement pollué.
A lexploitation coercitive et la violence brutale avec lesquelles les patrons
imposent leurs projets, une résistance intransigeante et déterminée
sera adéquate.
Ianos, mars 2000
Traduction du grec de M.
de Anarhiko Deltio (Bulletin anarchiste), n°6, Mai 2000, Athènes
1 La Chalcidique est une région composée de trois presquîles
jointes, près de la ville de Thessalonique, au Nord de la Grèce.
2 Le golfe Strimonique se trouve dans la partie Nord de la mer Egée.
Note :
Lévocation de la lutte contre TVX GOLD en Grèce, à
la fin de cet article, est particulièrement significative puisque les habitantEs
du coin ont résisté si bien que lEtat a fini par déclarer
létat de siège dans la région. La solidarité
des anarchistes na pas manqué et, dans ce cadre, Nikos Matzotis a
placé le 6 décembre 97 une bombe au ministère de lIndustrie
et du Développement. Il a été condamné le 7 juillet
99 à quinze ans de prison. Sa déclaration devant les juges est disponibles
en français dans une brochure sortie par Du côté de Ludd.
Ecrire au journal pour en avoir une copie. Le 20 décembre 00, Nikos a écrit
un second texte avant lappel, prévu le 8 janvier. Nous lavons
également, mais dans sa version anglaise.