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Quelques réflexions autour des arrestations du 15 février à Paris
(Le 30 mars 2010)

Quelques réflexions autour des arrestations du 15 février à Paris

* Arrêtés le 15 février 2010, nous sommes mis en examen dans le cadre d’une procédure correctionnelle et accusés de « dégradations ou destructions volontaires graves de biens commis en réunion » et « Dégradations ou destructions volontaires par l’effet d’une substance explosive, d’un incendie ou de tout autre moyen de nature à créer un danger pour les personnes ». Nous sommes pour l’instant placés sous contrôle judiciaire avec interdiction de nous voir ainsi que deux autres camarades également mis en examen pour le premier chef d’inculpation uniquement. Ces quelques lignes ne sont le fait que de deux personnes, elles n’engagent donc que ces deux personnes. Les autres s’exprimeront ou non, selon ce que leur coeur leur dit, mais il ne s’agit en aucun cas de représenter qui que ce soit d’autre que nous-mêmes. Ce texte n’a pour seule valeur que l’information, car la répression de quelques-uns doit pouvoir servir d’expérience à quelques autres. Pas question ici de se plaindre à l’Etat ou à une quelconque « opinion publique ». Contrairement à nos intentions initiales, nous ne reviendrons pas sur les détails techniques de l’arrestation, de la perquisition ou de la GAV, puisqu’un texte sorti récemment fait déjà cela très bien. Dernière chose, grâce à l’aide de quelques compagnons/nes, nous avons pu écrire ce texte sans entrer en contact.*

Peu de choses à dire, sinon qu’un matin de Lundi, avec une surprise un peu *sans surprise*, c’est la section antiterroriste de la Brigade Criminelle (SAT-PP) qui se présente violemment à la porte d’une amie chez qui nous serons trois à nous faire serrer (dont deux qui seront mis en examen). Sans surprise, pourquoi ? D’abord à cause de filatures répétées de ces précédentes semaines, mais aussi pour une raison moins conjoncturelle. C’est simple, en tant qu’anarchistes revendiqués, la prise de conscience des risques qu’impliquent nos engagements et l’affirmation publique et visible de nos idées est quelque chose d’acquis. S’assumer en tant qu’ennemis de l’Etat, c’est s’assumer en tant qu’ennemi *potentiellement reconnu* de l’Etat. Il y a dans cet engagement quelque chose de profondément individuel d’abord, puis quelque chose de profondément social ensuite. C’est à dire qu’il s’agit d’un rapport humain, aussi, un ensemble de liens intersubjectifs qui se créent par l’entraide, l’affinité, le partage et surtout l’ouverture aux autres. C’est pour cela selon nous, que les mythes de l’invisibilité, de la lutte armée et de la clandestinité (lorsqu’elle est un choix conscient et politique et qu’elle est le moyen de la lutte armée) sont au choix des faire-valoir, des fourvoiements de mythomanes ou des choix allant dans le sens d’un autoritarisme qui finira par pointer son nez, un jour ou l’autre (militarisation, spécialisation, paranoïa, privilège de la stratégie et de la tactique sur les raisons du coeur etc.). C’est pour cela que nos idées se sont toujours, aux cotés de nos compagnons, diffusées de façon publique et visible. C’est le fait que nous puissions, nous ou d’autres porteurs d’idées subversives et antiautoritaires, intervenir au grand jour et non pas comme des clandestins enterrés dans leur paranoïa qui ne communiqueraient plus qu’avec leurs camarades, ce sont ces choses la que l’Etat ne peut tolérer, et moins encore, comprendre.

En effet, les schémas de pensée et le référentiel d’un flic sont incapables d’imaginer ou d’entrevoir la possibilité d’une organisation non constituée formellement (comme la prétendue « M.A.A.F »), non politique, sans hiérarchie et librement consentie entre des individus aux buts approchants, ce que Stirner appelait libre-association. D’où les questions et remarques typiques des flics et des journaflics : « qui sont les chefs ? », « qui vous dicte votre conduite ? » ou encore les inventions policières « ultra-gauche » et « anarcho-autonome ». Et jamais n’avons nous rencontré d’individus se revendiquant « anarcho-autonome », et qui, à part quelques marxistes anti-léninistes du siècle passé se réclame encore de l’ultra-gauche ? Il s’agit, des mots mêmes de la juge d’instruction en charge de l’affaire au moment de la mise en examen de l’un d’entre nous, de « constructions policières ».

Bien sur, durant cette garde-à-vue, c’est le désarroi qui gagne à certains moments, c’est la menace d’un coup de chapeau de dernière minute, de la fabrication de nouvelles « preuves » contre nous et nos camarades, d’une énième invention policière qui justifiera un placement immédiat en détention et tout ce que cela implique pour nous comme pour les luttes auxquelles nous participons. Il y a dans ces instants de cogitation, des réalités qui refont surface : C’est nos idées (aussi diversifiées puissent-t-elles être) et donc ce que nous sommes que l’on attaque, les faits particuliers après tout, ils s’en foutent, l’innocence et la culpabilité, ce langage de flics et de juges, il n’y a qu’eux pour s’en servir de prétexte, ou s’en servir tout court.

Cela étant dit, et les aspects individuels mis de coté, cette affaire porte en elle quelque-chose d’éminemment collectif. Et c’est surtout de cela que nous aimerions parler ici, sans prendre les habits de quelconques donneurs de leçon, puisque les intuitions que nous voulons partager ici sont déjà largement répandues parmi ceux qui luttent, mais aussi, parce qu’elles proviennent, en plus de discussions et réflexions collectives, de notre propre subjectivité. Le contexte est ici essentiel pour la compréhension de ces événements et de ceux à venir. Depuis que des sans-papiers ont foutu le feu à leur taule à Vincennes le 22 juin 2008, c’est une solidarité massive (comparée à l’agitation de ces dernières années) qui s’est exprimée ici et là à travers la France, avec en toile de fond un contexte de lutte en Europe contre la machine à déporter.

Cela fait des années, en effet, que l’agitation autour de cette révolte et maintenant autour du procès de cette révolte, dans lequel dix personnes sont condamnées d’avance [1], fait rage. De nombreuses balades sauvages ont eu lieu (cf. la brochure *Sur l’intérêt des manifs sauvages* et ont encore lieu, des réunions publiques et des occupations également ; de nombreux tracts, de nombreuses brochures, de nombreuses affiches, de nombreux tags ont essayé de recouvrir les villes et les rues de toute la France. Aussi de nombreux sabotages anonymes de distributeurs de billets de banques qui balancent les sans-papiers aux flics ont animé cette solidarité en acte dans une même continuité de révolte. Toujours la question de Vincennes s’est accompagnée d’un questionnement plus général, comment venir à bout de la machine à expulser dans son intégralité ? Du monde qui la produit  ? La diversité de ces pratiques obtient toute notre solidarité et c’est parce que, comme beaucoup d’autres, nous ne l’avons jamais caché, qu’aujourd’hui les flics s’intéressent à nous et à d’autres.

Il faut garder en tête que la machine à expulser, plutôt qu’une « dérive raciste », est tout d’abord une immense machine à fric pour ceux qui répondent aux appels d’offre de l’Etat, qu’ils soient humanitaires (CIMADE, France Terre d’Asile, Croix Rouge, Ordre de Malte...), constructeurs (Eiffage, Bouygues...), fournisseurs (Vinci, Accor, Ibis, Holiday Inn...), tous tirent profit des expulsions et du marché qui s’est créé autour d’elles. En fait, ce ne sont pas tant les quelques bouc émissaires interchangeables qui subissent les frais de la justice tels que nous où d’autres, mais c’est une lutte entière menée depuis quelques années et avec verve contre la machine à expulser, une lutte qui leur coûte cher et qui cherche à se diffuser et à s’étendre, que l’on cherche à sanctionner. On se souvient par exemple des arrestations « antiterroristes » de Damien, Ivan et Bruno aux abords du CRA de Vincennes peu avant un rassemblement, deux d’entre eux sont aujourd’hui dans la nature, certainement excédés de ces privations constantes de liberté imposées d’en haut. Nous avons bien conscience que notre arrestation et notre mise en examen ne sont rien face aux plans du pouvoir, aussi vrai que ces quelques secousses répressives ne sont rien face aux ravages de la révolte qui ne fait pas que gronder. Nous avons bien conscience aussi qu’il aurait pu s’agir de n’importe quels autres compagnons ou camarades de lutte, qu’il fallait bien commencer cette nouvelle vague par quelques-uns, et ces quelques-uns, ce fut nous, cette fois-ci.

La lucidité, c’est de se rendre compte que des augures nouveaux se présentent à nos portes, que c’est le ciel qui nous survole qu’ils tentent d’assombrir, que cette instruction ouverte sera peut-être le prétexte à de nombreuses arrestations, à des recoupements, à des incarcérations peut-être, à un affinement du renseignement maniaque et contre-subversif et autres infamies étatiques. C’est le moment de faire de leur souhait un rêve inatteignable, un paradis qui ne leur sera jamais accessible. Parce que la généralisation des pratiques qu’impliquent nos diverses pensées et nos passions leur serait fatale, mais il n’est pas question de sombrer dans le catastrophisme pour autant, prétexte à l’inertie et à l’impuissance confortable. Il n’est pas question non plus, dans ce texte comme ailleurs, de se plaindre et de crier au scandale.

Ce serait la grande force d’un mouvement pourtant si faible dans l’espace et dans le temps comme dans ses capacités projectuelles et la diffusion de ses pratiques et contenus, que la collectivité qui le compose assume collectivement les actes répréhensibles (du petit point de vue pénal) qui se dégagent de son sein, car ces pratiques sont celles d’une lutte, et que cette lutte, c’est de nos volontés à tous qu’elle émerge. Il faut se rendre compte que ces quelques soubresauts de répression touchent à quelque chose d’éminemment collectif et qu’ils concernent tous ceux qui luttent contre la machine à expulser, en ce qu’ils sont une attaque contre tous. Là se trouve l’un des temps forts de la solidarité : rompre l’isolement qu’ils souhaitent imposer ; dans l’affirmation généralisée que lorsqu’ils s’attaquent à l’un où l’une d’entre nous, c’est à nous tous qu’ils s’en prennent. C’est l’instant, à notre avis, pour renforcer les initiatives et les affinités projectuelles, pour redoubler d’efforts et ne pas céder à la panique, qui ne ferait que participer à l’isolement de ceux que désignent l’Etat et sa cohorte de valets. C’est aussi le moment de cesser de n’être que d’éternelles cassandres du soutien, dénonçant à tour de larmes plutôt qu’à bras-le-corps.

On sait ce que cherche l’Etat, c’est l’isolement de certains et la dissociation (au sens commun) des autres, comme c’est le cas par exemple d’une tendance du RESF et de son communiqué qui prémâche le boulot des flics. Autrement dit, le processus de désolidarisation qui peut mener certains à mettre la tête sous terre au passage de l’orage ; juste le temps qu’il faut à l’Etat pour démolir des camarades bouc émissaires, et ressortir la tête pour reprendre la mascarade des postures, pour fermer les parapluies en espérant de façon précaire que la prochaine fois, ça ne sera pas soi-même qui se retrouvera dans l’oeil du cyclone.

Voila, en espérant que ces quelques lignes seront prises pour ce qu’elles sont, une modeste invitation au débat, une modeste invitation à réfléchir à cette situation que l’on ne peut ignorer mais qui en essayant de clôturer des chemins, offre à ceux qui veulent se battre pour la liberté de nouveaux espaces de diffusion dans la solidarité révolutionnaire. A ceux qui ne voudront pas comprendre cela et qui trouveront toujours matière à s’évader de la guerre sociale, à ceux aussi, qui pleurent sur la carcasse d’une banque, c’est notre mépris que nous souhaitons renvoyer. Aux autres, notre solidarité et nos affinités. Un salut à ceux qui ne sont pas restés au chaud ces derniers temps et qui savent bien que la lutte ne s’arrêtera pas pour si peu. Nous voulons la liberté pour tous, avec ou sans-papier, nous voulons reprendre à l’État le contrôle qu’il exerce sur nos vies.

*Pour un monde sans prisons, Pour un monde qui ne soit pas une prison.*

Mars 2010,
Dan et Olivier

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